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À vélo de la Mongolie à la plaine du Gange
Nomades des temps modernes

Par Mélanie Carrier et Olivier Higgins

Le projet Asiemut, c’est près de 8 000 kilomètres à vélo à travers l’Asie; 6 mois à parcourir une des régions les plus arides de la planète. En mai dernier, Mélanie Carrier et Olivier Higgins partaient pour une grande aventure, à la rencontre des derniers peuples nomades asiatiques…

Ils n’avaient jamais voyagé à vélo et ne savaient pas trop à quoi s’attendre… Mais pour Mélanie Carrier et Olivier Higgins, originaires de Québec, cela n’était pas un obstacle digne de freiner leur rêve. Passionnés par la vidéo et conscients de son grand potentiel de communication, ils voulaient « réaliser un film qui saurait faire réfléchir le spectateur, en lui faisant vivre l’aventure de la simplicité, l’aventure de nomades occidentaux qui partagent leurs états d’âme et leurs valeurs… » C’est ainsi qu’est né le projet Asiemut… En mai dernier, après un an de préparation, les deux nomades à vélo ont quitté Ulaan Baatar (Mongolie) pour rejoindre Calcutta, en Inde, le 9 décembre, avec 7801 kilomètres au compteur. Entre vélo, films, traite des chèvres, compétition de lutte et passage de frontière interdite, ils ont trouvé le temps d’écrire ce récit, rédigé pendant les dernières semaines de leur voyage!

Un coup de pédale, puis deux, puis trois… Nos sacoches pleines à craquer, l’équilibre difficile à conserver, nous voyons Ulaan Baatar, capitale de la Mongolie, s’éloigner peu à peu derrière nous. Le vent souffle, et rapidement, la steppe se dévoile… Nous savons que le trajet que nous avons choisi ne sera pas de tout repos. Pierre Bouchard, un vieux loup des aventures sur deux roues, nous a bien avertis : certaines sections de notre itinéraire sont qualifiées de « hard core »; et la Mongolie, dans son ensemble, est l’une d’elles.

Cela fait déjà une semaine que le départ est donné, que l’échauffement est terminé. Nous avons quitté l’unique portion de route pavée du pays pour pénétrer dans le monde de l’immensité, là où des centaines de chevaux galopent au vent, et où la place de l’homme n’est restreinte que par la rigueur du climat. Ici, la vie du nomade mongol est centrée sur les besoins de son troupeau de chèvres, de yaks ou de moutons, ce qui l’amène, de trois à six fois par an, à déplacer sa yourte, cette habitation ronde de feutre blanc parfaitement adaptée aux intempéries.

De notre côté, nous sommes loin d’être adaptés! Bien naïfs, nous pensions pouvoir conquérir l’Everest avec chacun nos 40 kilos d’attirail! Jusqu’à ce que, pendant près de trois jours, nous poussions nos vélos surchargés dans des sentiers de plus en plus abrupts, pour enfin réaliser que la route indiquée sur notre carte n’est en fait qu’une vieille piste pour chevaux. Mongolie, leçon 1 : Toujours demander à plus d’une personne le chemin à prendre!

Quelques jours plus tard, nous passons devant un petit regroupement de yourtes, ne nous arrêtant que pour saluer ses habitants. Bien sûr, comme partout ailleurs, ils nous invitent à prendre le thé, la tradition voulant que tous soient les bienvenus dans la demeure du Mongol; mais nous voulons nous rendre au village voisin, à quelque 20 kilomètres de là. La route est bonne, nous y serons donc dans un peu plus d’une heure…Cinq heures plus tard, nous pouvons enfin sentir l’eau couler dans nos gosiers secs! Mongolie, leçon 2 : Toujours remplir ses réserves d’eau lorsque les conditions le permettent.

Ainsi, jour après jour, nous tirons profit de nos erreurs, des difficultés qui se présentent à nous, et nous goûtons avec toujours plus de finesse à cette culture nomade plusieurs fois millénaire. Avec le temps, nous apprenons les rudiments de la langue mongole, et l’extrême rigueur du climat nous fait comprendre d’où vient cette traditionnelle et réputée hospitalité. Nous sommes d’ailleurs invités à plusieurs reprises à partager un thé, un repas et même à séjourner quelques jours dans une famille. Un soir, alors que nous cherchons un endroit où camper, nous acceptons l’invitation…

Nous sommes à Burrhut, dans le sud-ouest de la Mongolie, où depuis une semaine nous partageons le quotidien de la famille de Yager et de ses quatre frères et sœurs. Traite des chèvres, fabrication de fromage, tonte des moutons, déplacement de la yourte… Nous goûtons, l’espace d’un instant, à la culture de ces nomades mongols qui sont désormais nos amis. Un matin, alors que nous nous apprêtons à rassembler le troupeau, le père de famille nous invite à nous rendre au village : un événement hors du commun s’y déroule, et nous ne pouvons sous aucun prétexte ne pas y assister!

Naadam Festival!
C’est la frénésie totale! Le grand jour est enfin arrivé! Des centaines de cavaliers avancent dans la steppe, se dirigeant vers le fil d’arrivée où ils pourront observer le dénouement de cette course tant attendue. Ils ont tous revêtu leurs plus beaux habits et, avec leurs jumelles datant de l’époque de l’invasion russe, ils scrutent l’horizon.

Et voilà, la foule s’anime! Les premiers chevaux se pointent au loin! Au fil d’arrivée, tous attendent impatiemment le dénouement de cette course de 17 kilomètres dans laquelle les chevaux sont montés par des jeunes de 5 à 12 ans. Il est dit que la sueur du cheval gagnant apportera la chance à celui qui la touchera. Ainsi, lorsque le premier cavalier passe le fil d’arrivée, c’est la cohue totale!, chacun cherchant à avoir sa gouttelette de sueur glorieuse.

Le lendemain, l’action se déroule au cœur du village où, dans l’arène principale, des lutteurs s’apprêtent à s’affronter. La danse traditionnelle terminée, les athlètes, dans leurs plus beaux costumes, entament le combat. Ici, pas de coups bas; le but est de faire toucher le sol à son adversaire (de son genou) ou à le renverser sur le dos.

« Olivier, tu veux essayer? » Notre père adoptif vient tout juste de s’approcher de nous, les yeux plein d’espoir. Il l’avait vu Olivier se pratiquer dans la steppe et remporter tous ses combats. Au micro, on appelle donc le Canadien à se présenter dans l’arène. La foule s’exclame de plus belle! Malheureusement, il est confronté à un lutteur expérimenté; son séjour est de courte durée. Néanmoins, l’expérience en valait la chandelle! Les festivités terminées, et notre visa tirant à sa fin, nous quittons finalement ce lieu mythique où la magie des rencontres nous a fait vivre l’un des moments les plus mémorables de notre existence.

Un air des contes des Mille et une nuits…
Pour pouvoir entrer au Xinjiang, province du nord-ouest de la Chine, il faut passer par le sud de la Mongolie. Cette unique route est une expédition en soi : vent de face, route de sable, désert de Gobi, monts Atlas… Après plus de 2000 kilomètres à évoluer dans le silence, sur la terre de ces hommes-chevaux où nous faisons à peine 70 kilomètres par jour tellement les conditions sont difficiles, nous passons finalement en Chine. À peine la frontière franchie, des fruits, des légumes et des jus de toutes sortes sont offerts sur les étals, nous faisant réaliser à quel point une barrière politique peut restreindre les échanges. Un monde qui nous est alors totalement inconnu s’ouvre à nous. L’immensité de la steppe est subitement remplacée par la majesté du désert, les habitations, sédentarisées, sont désormais faites de terre, et la religion musulmane a pris la place de l’animisme mongol. Le Xinjiang nous accueille avec sa musique et sa couleur, nous faisant goûter, dès les premiers jours, l’hospitalité de ses habitants.

Après les privations de la Mongolie, quel bonheur, quelle sensation que de croquer dans une pastèque! Un vieil homme retournant à la maison sur son vélo nous a invités chez lui. Il veut nous présenter sa famille, nous faire visiter son jardin et nous offrir le fruit de son travail quotidien. De toute évidence, la petite famille n’est pas très riche; mais sans aucun doute, ils sont heureux, unis et, par-dessus tout, généreux. « Merci, merci mille fois! » tentons-nous de leur exprimer dans un mandarin boiteux, avant de reprendre la route. Encore une fois, la sympathie qu’inspire instantanément le voyage à vélo nous faisait faire des rencontres incroyables. Cela nous amène à penser que peu importe qui l’on est, peu importe où l’on est, nous sommes tous unis les uns aux autres. Bien sûr, ce conte de fée n’est que passager…

Nous savons que les prochaines semaines seront chaudes, puisque nous entamons la traversée du désert du Taklamakan, l’un des plus grands déserts de dunes au monde. D’abord charmés par la beauté de ces espaces évoquant l’infini, nous en sommes vite venus à détester cette chaleur plus que suffocante. Et que dire de ces journées à pédaler la bouche fermée, les yeux à demi ouverts, pour freiner le sable qui vole dans l’air? Mais il s’agit là d’un bien maigre obstacle à côté de celui que nous appréhendons à la frontière du Tibet, où le gouvernement chinois interdit toujours l’entrée aux voyageurs individuels, et donc aux cyclistes.

Le Tibet interdit
Il est minuit. La lune n’est pas levée et la noirceur est totale. Nous poussons nos vélos dans le champ qui borde la route, tentant d’échapper au contrôle policier restreignant l’accès au Tibet. Soudain, deux hommes s’approchent de nous! Le coeur battant, nous réalisons finalement que ces hommes passent des objets de contrebande de l’autre côté de cette frontière fictive, et qu’eux aussi tentent de contourner ces barrages militaires. Au lever du jour, nous avons finalement franchi les deux postes de contrôle et déjà, nous pouvons sentir le changement. Sur la route, des voitures de police nous dépassent sans broncher. Le Tibet s’offre à nous, ou plutôt, nous nous offrons à lui.

C’est ainsi que nous nous retrouvons à nouveau dans la splendeur des espaces immenses, cette fois celle du plateau tibétain, où les gazelles galopent librement et où les montagnes enneigées dessinent l’horizon. Rapidement, nous évoluons à plus de 4000 mètres d’altitude, passant des dizaines de cols et rencontrant un peuple encore déchiré par l’invasion chinoise. Un soir, alors que nous cherchons un endroit où planter notre tente, un jeune Tibétain s’approche de nous. Il parle anglais. « J’ai appris l’anglais à l’école clandestine », nous explique-t-il. « Au Tibet, il est difficile pour nous d’avoir accès à l’information, nous sommes constamment surveillés; mais malgré tout, mon peuple croit toujours en sa cause, il est toujours vivant… ». Nous passons plus de deux heures à discuter avec lui, à tenter de trouver un moyen de l’informer sur ce qui se passe dans le monde, et à simplement écouter son triste témoignage. En le regardant partir, nous pensons à toutes ces rencontres que nous avons faites. Elles nous inspirent chaque fois des remises en question qui, toutes, contribuent à ce que nous nous sentions, plus que jamais, citoyens de ce monde.

La descente d’une vie!
12 octobre 2005. Ça y est! C’est le dernier col! La chaîne himalayenne nous offre son dernier visage avant que s’amorce la descente d’une vie! En une seule et même journée, nous passons de 5300 mètres à 1000 mètres d’altitude, d’un paysage lunaire à une forêt tropicale où la vie abonde et où le bruit des insectes se mêle aux cris des singes! Le froid glacial de notre dernière nuit en sol tibétain est remplacé par l’humidité écrasante du sub-continent indien, et les moulins à prière par le tikka, cette marque rouge posée sur le front. Après quatre mois et demi de coups de pédale, nous pouvons enfin dire : « Bienvenue au Népal! ».

Plus nous descendons vers l’Inde, plus il y a de monde. Sur notre route, nous sommes à la fois fascinés et choqués par tout ce qui se présente à nous. Des Sadhus, ces êtres ascétiques vivant volontairement dans la plus grande pauvreté, errent dans les rues à la recherche du bonheur; des femmes, vêtues de leurs saris multicolores, vendent des offrandes de toutes sortes; des enfants, usant de tout leur charme, font la quête aux passants. Dire qu’il y a six mois, nous avions peine à conserver notre équilibre et qu’aujourd’hui, nous évoluons avec aisance dans ces rues indiennes si chaotiques… Et malgré ces différences, malgré la beauté de tous ces paysages que nous avons traversés, de toutes ces nouveautés que nous avons connues, nous comprenons encore une fois que le bonheur se trouve dans les petites choses… Il est dans le sourire de l’autre, dans la brise de fin de journée, dans la gorgée d’eau qui étanchera la soif.

Il ne nous reste plus que trois semaines en sol asiatique, et quelque 1000 kilomètres à parcourir. Début décembre, nous rejoindrons Calcutta, notre destination finale, qui marquera la fin d’un grand périple. Ce sera également le début d’une autre aventure : celle qui consistera à partager avec les gens de chez nous notre grande passion pour la vie…

À suivre
Dans Internet, retrouvez photos, récits de voyage et description du projet : www.asiemut.mine.nu Dès avril 2006, une tournée de ciné-conférences aura lieu dans les écoles et les universités, ainsi que dans plusieurs villes et régions de la province (détails sur le site).
Un livre, Cadence, sera publié au cours de l’année 2006, et le film Asiemut sera proposé à plusieurs festivals de film d’aventure.

Trompe l’œil!
Filmer une aventure est une aventure en soi. Que la faim vous tenaille, que vos réserves d’eau soient à sec, qu’une tempête de neige s’abatte sur vous, ce sont toujours ces moments qui, au bout du compte, feront de votre film ce que vous rêvez qu’il soit. Sortir le trépied, installer l’appareil photo, courir vers le vélo et espérer que la photo soit bonne… Avec quatre ou cinq reprises, le tout prend beaucoup de temps et d’énergie; mais ce sont ces images qui feront voyager les gens!

Bien sûr, les plus beaux sourires, les moments magiques qui se présentent sans avertissement, ou encore les épisodes tragiques imprévisibles resteront gravés dans notre mémoire, parce qu’ils sont impossibles à saisir; mais ils nous donnent l’expérience et la force d’avancer.

Désormais, nous ne verrons plus avec le même œil ces films d’aventure humaine où l’expédition en soi relève de l’exploit, car derrière ces images se cache un effort qui va bien au-delà de tout ce que l’on peut imaginer.


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3e Réédition