Odyssée Ungava
Le Nord à l'état pur
Par Jean-Philippe L. Messier
Pendant un mois cet été, ils sont allés vivre et filmer le Nord, le nôtre, pour nous montrer toute sa richesse. Trois canots, deux caméras et plus de 600 km à pagayer. Récit de l'intérieur d'un rêve grandeur nature.
Les portes de métal se referment et les roues grinçantes débutent leur course. Nous sommes tous les six profondément assis dans nos sièges, à regarder un paysage de gare qui commence enfin à défiler. Le silence règne et on ne se regarde même pas. Ce train, nous en rêvons depuis des années ! Il nous transportera franc nord à travers les immenses plaines tourbeuses du Labrador, où nous débarquerons avec nos canots dans la petite communauté Innu de Schefferville. À partir de là, le vide de civilisation pour cinq semaines, jusqu'à la baie d'Ungava. Nous traverserons en autonomie complète le Nunavik du sud au nord, l'une des régions les plus sauvages du monde, pour participer à sa conservation environnementale par un film documentaire.
Au programme de nos trois premiers jours, remonter le bassin versant du Labrador par une série de lacs, jusqu'à la ligne de partage des eaux. Quelques-uns de ces lacs sont de véritables petites mers intérieures qui s'étendent d'un horizon à l'autre, entre lesquels nous mettons pieds à terre pour pousser les canots à travers les ruisseaux ou pour portager. Arrivés au point le plus haut en altitude de notre parcours, limite naturelle entre le Labrador et le Nunavik, la brume épaisse laisse paraître par trouées une vaste forêt d'épinettes. Autour, pas d'affiche pour signaler le changement de province, ni de resto au menu bilingue. Il n'y a qu'une solitude immense, qui inspire d'instinct un profond respect pour ce territoire immaculé de présence humaine. Ici, la nature respire à pleins poumons, loin de sa triste agonie du sud, et nous y ressentons une incomparable liberté.
À partir de maintenant, nous allons dans le sens du courant, mais toujours sur de grands lacs où des sternes arctiques, petits oiseaux migrateurs blancs, nous font d'impressionnantes démonstrations de chasse aérienne. Au fil des jours, les lacs s'allongent jusqu'à devenir rivière : c'est le début de la DePas, qui, pour les prochains 250 km, nous mènera jusqu'à la George.
Le Nord, rude et beau
C'est sur la DePas que nous avons vu le paysage forestier se rabougrir en une mosaïque colorée de mousses et de lichens, que nous avons vu nos premiers vestiges archéologiques amérindiens. C'est aussi là que nous avons franchi nos premiers rapides version Grand Nord. Sur ces rivières gonflées par les pluies estivales diluviennes, la principale difficulté technique est de ne pas laisser les canots s'emplir et de tenir l'équilibre en s'enfonçant dans les vagues qui atteignent parfois quatre ou cinq pieds, au grand plaisir de David et Yan, nos deux canoteurs les plus chevronnés.
Mais cette partie de l'expédition aura été celle de la lutte contre les éléments. Pluies incessantes, vents et brume jusqu'aux derniers mètres, le mercure grimpant rarement au-dessus de 10 degrés : un bon test pour le moral de l'équipe, qui se porte malgré tout à merveille. Nous sommes en fait bourrés d'enthousiasme face à cette contrée à l'état pur qui se livre à nous. Les heures de repas aident aussi à la cause et Michel, cuisinier en chef, se fait complimenter chaque fois qu'on engloutit un riz au chevreuil et ananas ou les lentilles au magret de canard. Tout y est, jusqu'à la fondue au chocolat et fruits déshydratés !
La rivière DePas, en se jetant dans la rivière George, forme le grand Lac de la Hutte Sauvage ou Mushuau nipi, en Innu. Encaissé entre des collines chauves, où quelques plaques de neige obstinée subsistent encore en août, ce lac fait plus de 25 000 coups d'aviron de long (100 km !) et est, pour nous six, le plus bel endroit qu'il nous ait été donné de voir. Profitant du premier ciel bleu du voyage, on se laisse paresseusement dorer sous le soleil pendant qu'une ligne a pêche traîne derrière les canots, en quête du souper. Le plus grand troupeau de caribou du monde fréquente la région. Nous en avons vu des dizaines, traversant le lac devant nos canots, marchant à travers nos campements. Pascal, notre caméraman, reste rivé à ce décor grandiose qui défile dans son oculaire.
Le Mushuau nipi a également la particularité d'avoir été, jadis, un lieu de convergence des Innus (autrefois appelés Montagnais) et des Naskapis. Du temps des grands voyages en canots d'écorce, ces nomades du Nord s'y rejoignaient l'été pour faire le plein de gibier. Serge Ashini Goupil, un Innu ayant à cœur la richesse de sa culture, y a reconstitué les campements d'autrefois. Il y vit quelques semaines par année, selon une tradition trop oubliée, et partage son savoir ancestral en y opérant une entreprise d'écotourisme autochtone.
Accueillis chaleureusement en ces lieux immémoriaux, nous avons participé pendant quelques jours à tous les besoins de ce quotidien rude et beau, observant ces gens méticuleux préparer la banique et entretenir le fumoir, répétant les gestes centenaires de leurs ancêtres. Suite à une chasse fructueuse par Serge, nous sommes invités à célébrer le Makushan, un festin convivial sous le Shaputuan, la grande tente. Jusqu'à tard dans la nuit, les chants traditionnels et le rythme saccadé des tambours fait errer notre âme quelque part dans la toundra, en plein cœur de cette terre de splendeurs qu'est le Nunavik. L'expérience, inoubliable, fut pour nous un véritable éveil sur l'authenticité de Vivre.
Le « fleuve » George
Profitant d'un vent du sud, nous quittons le campement Ashini pour entamer notre descente du véritable « fleuve » George. Dès les premiers rapides, le débit gigantesque pousse nos canots tels des bouchons de liège, à une vitesse folle qui nous laisse bouche bée. Un écart un appel, en rétro en appui, l'aviron nous mène et désormais, notre monde orbite autour des veines de courant, des roches pleureuses et des gigantesques bouillons blancs, que nous frôlons avec le cœur qui bat à toute allure. Un regard à gauche : cinq loups blancs qui s'enfuient sur la montagne, puis un gros ours qui avale une quantité infinie de bleuets sans se soucier de nous. Nous sommes au pays de la démesure ! Le panorama, à chaque tournant de rivière, se fait de plus en plus majestueux et il en devient difficile de se concentrer sur les rapides.
Nous atteindrons la partie estuarienne du parcours beaucoup plus vite que prévu. À 50 km en amont de la baie d'Ungava, son influence se fait déjà sentir par de fortes marées et une chute radicale de la température de l'eau. Sentiment étrange pour des canoteurs que de se retrouver en eau salée et accompagnés de phoques. Le paysage, aride et hostile, n'est plus que rocs et mousses vautrées au sol pour se cacher du vent arctique. Pourtant, Ti-Jean arrive, de façon incompréhensible, à allumer le feu du soir sous l'averse. On se demande encore où il trouvait le bois !
Dernier jour, derniers coups d'aviron, la nostalgie s'empare de nous en approchant de Kangiqsualujjuaq, village où vivent quelque 500 Inuits, tout près de la baie d'Ungava. Nostalgie de la fin d'un rêve, mais aussi celle de ce grand fleuve nordique qui, un jour, pourrait bien se voir harnacher et bétonner, pour satisfaire la soif énergétique du sud. Le Nunavik, notre Nord à nous, est une enclave spectaculaire du patrimoine naturel québécois, un précieux et irremplaçable héritage. Au terme de cette Odyssée, la nécessité de participer à la conservation de nos rivières sauvages nous semble plus évidente que jamais. Au delà des paysages du Grand Nord, notre film espère donc amener chacun à réfléchir à sa responsabilité individuelle dans la protection de nos ressources. Une invitation à adopter des habitudes quotidiennes énergiquement économes…
Odyssée Ungava tient à remercier ses précieux partenaires : Esquif, Marmot, Prac Productions, André Boisclair, député de Gouin, Léandre Dion, député de Saint-Hyacinthe et Marjolain Dufour, député de René-Lévesque.
Pour en savoir plus : www.chinookaventure.com/odyssee
L'équipe entamera dès cet hiver une tournée de conférences à travers le Québec, portant sur l'aventure et la conservation des rivières.