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André
Brugiroux
340
000 km à la fortune du pouce…
Par Philippe Linquette
Un vrai homme du monde
À la mi-novembre 2003, André Brugiroux est revenu
au Canada où il a, jadis, résidé avant de trotter
à travers le monde à la grâce du pouce. Héros
picaresque d’une aventure qui ne connaissait d’autre
frontière que la générosité de ses contemporains,
André l’errant, Brugiroux le Beatnik a fait le tour
des hommes. Mais, aujourd’hui, riche des 247 pays qu’il
a visités en 47 ans de nomadisme forcené, le Français
désespère de les changer…
Un soupçon d’embonpoint et de l’albâtre
dans la chevelure tout au plus. À 66 ans, André Brugiroux
ressemble comme deux gouttes de whisky zaïrois au gamin obstiné
et bohême qu’on voit photographié dans son roman
autobiographique et, plein cadre, dans le long-métrage qu’il
présentait en novembre à Montréal. Le premier,
intitulé La terre n’est qu’un seul pays, compte
au nombre des succès des éditions Robert Laffont (1).
Avec le second, monté en 1976, le funambule compulsif du
fuseau horaire a financé sa passion. " Mille-cinq cents
projections ! Soixante pays !", se félicitait Brugiroux
le 14 novembre 2003, après avoir déroulé ses
drôles de bobines.
Mais le rideau est tombé, définitivement, sur les
tribulations cinématographiques du Diogène des pampas,
du Fellini de l’asphalte. Les adieux ont eu lieu au Canada,
juste retour des choses. " J’y ai économisé
l’argent de mon tour du monde, rôdé pendant quatre
mois […] le film de mes voyages et j’y reviens, cette
fois, pour mettre un terme à mes conférences ",
murmurait Brugiroux dans la bibliothèque de la faculté
anglophone. À confesse, son discours millimétré
à force de rabâchage, le Français évoquait
sa vie de bourlingue, quasi-ininterrompue depuis la fin juin 1955.
Lui, l’enfant de l’Occupation naguère persuadé
que les avions ne pouvaient transporter que des bombes, lui, le
rejeton d’un paysan auvergnat confiné en son jardin,
a sans façon claqué le portillon du pavillon familial
en banlieue parisienne.
Adieu Brunoy la grise, il s’en allait découvrir le
monde à 17 ans. " J’avais entendu tellement de
conneries (à l’école, ndlr) que j’ai voulu
voir par moi-même, mais comme je n’avais pas un sou,
je me suis retrouvé à faire ça dans des conditions
rocambolesques ", expliquait André Brugiroux. Les poings
dans ses poches percées, il a fait la plonge dans les restaurants
en Écosse, tendu des clés dans les Dolomites, ciré
des pompes en Allemagne et ailleurs en Europe. Les classes préparatoires
du voyageur sans bagage universitaire, en quelque sorte.
Le monde à la fortune du pouce
Désormais polyglotte, revenu de la soi-disant supériorité
de la culture occidentale depuis un service militaire au Congo d’avant
l’indépendance, et suffisamment argenté pour
se payer un vol transatlantique, André Brugiroux débarquait
en 1965 à Toronto.
Il devait en repartir deux ans plus tard, à l’assaut,
croyait-il à l’époque, de l’Amérique
du Sud. " J’avais mis de côté 4 000 dollars
en travaillant comme traducteur pour La Prudentielle d’Amérique
et j’ai répondu à une annonce dans le Toronto
Daily Mail… ", se souvenait-il en novembre. George et
Gary cherchaient un troisième homme pour amortir les frais
de leur voyage à bord d’un taxi londonien. La virée
allait tourner court au grand soulagement du Frenchie que ces compagnons
insupportaient. " Tant qu’on pouvait bouffer les saloperies
américaines tout allait bien mais la bagarre a commencé
au Mexique et s’est terminée en Argentine. Je me suis
retrouvé avec mes affaires dehors à 4h du matin et
j’ai failli prendre un coup de cric sur la tête ! "
Ce jour de mars 1968 marque le – vrai – départ
de son aventure.
Au diable la guimbarde anglaise chargée jusqu’à
la gueule ! André allait découvrir, enfin, les vertus
du " voyager léger ". Sac au dos mais sans gourde,
ni gamelle, fouillant les poubelles et les surplus de l’Armée
du Salut pour se vêtir quand il gelait dehors, André
Brugiroux s’était mis en tête de suivre les chemins
de Katmandou, dans le plus grand dénuement… et à
la fortune du pouce. " J’avais dans l’idée
à ce moment-là de boucler le tour du monde classique,
à savoir un cercle en Amérique du Sud, un tour au
Japon, de là en Inde et retour en bus vers l’Europe.
En faisant le point, je m’étais rendu compte que mon
budget jusqu’en Argentine n’avait pas excédé
un dollar par jour – soit ma participation journalière
au voyage de George et de Gary – je me suis dit qu’avec
l’argent qui me restait je pouvais voir le monde ! "
Mais le destin est un drôle de tour opérateur ! Ses
rencontres et mille et une opportunités de transport gratuit
allaient élargir quelque peu ses horizons. Irma, la secrétaire
au Congrès argentin, fera par exemple des pieds et des mains
pour le faire convoyer, et, en avion de chasse, à Ushuaia
; un diplomate coréen lui sauvera la peau en le menant de
Phnom Penh à Saigon en pleine folie meurtrière…
Opportuniste en diable, André Brugiroux sautera d’un
moyen de transport à un autre, passant avec le même
bonheur du pont des bancas branlantes de l’archipel philippin
à un tas de minerai jeté sur un train du désert
saharien. Comme il le dit lui-même, il aurait fallu le tuer
pour l’arrêter. Ni la baïonnette dont le menacera
un jour un soldat afghan, ni une mauvaise dysenterie au Pakistan,
ni même la perspective de finir en Alaska au rayon surgelé
d’un épicier ne l’auraient fait fléchir.
" J’avais pris l’habitude de demander aux routiers
qui m’embarquaient s’il y avait un restaurant ou un
garage à l’endroit où ils me déposeraient.
Mais une fois [en Alaska et par –45 °C] je me suis retrouvé
devant la porte d’un resto fermé et le chauffeur du
camion était déjà parti ! Un poids lourd puis
une voiture m’ont dépassé sans s’arrêter,
alors quand j’ai vu un véhicule arriver deux heures
plus tard, je me suis planté en beau milieu de la route.
C’était une famille de Noirs américains, le
gars a tassé ses gosses à l’arrière pour
me faire une place. Je lui dois la vie ! "
" La révolution des cœurs et des esprits "
L’Alaska où l’attendait assez tôt finalement
la justification ultime de son odyssée. Sa pépite.
Un couple allait l’initier aux écrits de Bahà’u’llàh,
le fondateur d’une doctrine prônant un changement radical
du comportement des hommes et à ce prix, la création
d’un paradis terrestre. Soudain, les choses devenaient claires.
" C’était un tour des hommes et de l’amitié
que je poursuivais, mon but étant de rencontrer le plus de
monde possible afin de connaître les points communs et les
différences. Il était important pour moi d’appréhender
la base, de connaître des gens humbles afin de savoir, question
essentielle, si la paix est possible un jour. Je crois que c’était
ma quête et mon enquête. Sur le bord de la route, j’avais
le temps de réfléchir... "
Pour ne pas trop puiser dans son bas de laine et pour mieux se fondre
dans la glaise humaine, Brugiroux se nourrissait dans les marchés,
vivait de conserves, buvait l’eau locale, couchait dans les
décharges, quand il ne trouvait pas logis chez une âme
charitable. " Je dormais au milieu des gens et souvent, un
gars arrivait et m’offrait l’hospitalité ",
se souvient-il. Des hommes, il aura donc vu les gestes magnifiques
des gueux mais aussi les bassesses inexpiables des puissants, l’apartheid
en Afrique du Sud, la morgue de l’empereur Haïlé
Sélassié (Éthiopie), la haine miroir que se
portent Israéliens et Arabes.
Mais le monde s’est-il assagi ? Verra-t-on un jour "
la révolution des cœurs et des esprits " évoquée
dans son premier livre ? Interrogé en novembre, le nomade
a fait la moue. " Ce qui me chagrine, c’est que la violence
augmente, les grandes villes sont insécures, les pauvres
sont encore plus pauvres et les riches encore plus riches, ça,
ça me désole ", soufflait-il, yeux et bouche
pliés d’amertume. Depuis son retour à Brunoy
en fils prodigue en 1973, l’errant a hésité
entre chemin et parchemin, parcourant sans cesse l’un, gravant
l’autre. Et parce qu’il n’avait pas trouvé
d’antidote à son mal des transports et des voyages,
il a continué à se faire des ampoules à ce
pouce, qu’il dit " magique ".
Rien n’y a fait. Pas même son mariage, tardif, avec
une jeune maman du Surinam et sa paternité d’adoption.
En 2002, il a voyagé en Corée du Nord, sans y constater
la famine tant décriée – encore une menterie
de l’Occident ? – et découvrait à la fin
de l’année dernière l’Île-du-Prince-Édouard.
Bientôt, il descendra le canal du Panama et devrait explorer
les confins du Mustang, au Népal. Ses jambes, que voulez-vous,
sont comme de grands compas qui arpentent sans fin l’univers.
(1) Cet ouvrage, réédité 19 fois depuis sa
publication en 1975, est paru en anglais en 1991 sous le titre One
People, One Planet, chez Oxford Publications, UK. La version française
n’est plus disponible en librairie mais on peut la trouver
en bibliothèque. André Brugiroux a par ailleurs reçu
en 1983 le Prix Saint-Exupéry pour son livre Le prisonnier
de Saint Jean d’Acre, publié l’année précédente
chez Séguier. Il est également l’auteur du livre
La route et ses chemins, aujourd’hui épuisé.
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